Méli-mélo - Livres - La feinte de Maurice

Cosmos Incorporated

La feinte de Maurice

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Dantec est de retour avec Cosmos Incorporated, et l’on frémit un peu à l’idée d’y découvrir les errances métaphysiques de Villa Vortex, son livre précédent. Pourtant Cosmos démarre plutôt pas mal et jette le lecteur dans un univers cousu main pour ceux qui ont “fréquenté” le mouvement cyberpunk. On y retrouve les codes incontournables du genre, omniprésence de la technologie, androïdes, intelligences artificielles, entités étatiques souffreteuses, mafias… une esthétique froide. On passera vite sur le fantasme malodorant d’un “Grand Jihad” qui aurait balayé la vieille Europe pour s’en tenir à l’histoire du héros, Plotkine, un tueur à la mémoire lacunaire, débarqué à Grande Jonction pour y trouer la peau d’un homme. Le monde dans lequel il (sur)vit est désormais sous la coupe d’une méta-administration démocratique baptisée Unimonde dont la devise fait froid dans le dos : Un monde pour tous - un Dieu pour chacun. Plotkine prépare son coup, découvre une ville babylonienne, récupère peu à peu sa mémoire avec l’aide de Métatron (du nom de l’ange qui porte la voix de Dieu), une intelligence artificielle qui lui sert de conseiller omniscient.

Le style de Dantec est vif et rythmé, privilégiant les images, les perceptions fractales, les accumulations, les répétitions. L’auteur sature les sens du lecteur mais sait aussi, au sein d’un récit lent et épais, ouvrir des fenêtres à une poésie plus lumineuse et laisser entrer un peu d’air dans ce sous-sol cauchemardesque. L’histoire avance et l’on commence à se dire que, peut-être, va savoir, Maurice a retrouvé son exemplaire de “Raconter une histoire pour les nuls”.

Vers la page 250, l’intrigue passe brutalement au second plan, la nature fondamentale de Plotkine s’effondre, et l’on découvre que le héros n’est en fait qu’une création. Celle de Vivian, fraîchement débarquée dans l’histoire et qui se présente comme la narratrice, la traductrice d’un récit dont elle n’est pas l’auteur. Plotkine n’est pas chair née chair, mais fiction devenue chair. C’est sur ce retournement soudain et déstabilisant que Dantec va tisser le reste du roman, une apocalypse (au sens premier de révélation) qui offre au lecteur un aperçu de cette Vérité que l’auteur a saisie. Il se lance alors avec sa verve confuse dans une réflexion sur le Verbe (divin) créateur et incarné, sur le réel trompeur, et délaisse peu à peu son idée pourtant forte d’une dévolution parallèle de l’humanité et de la machine. Et il devient vite difficile, voire impossible, de le suivre dans cette jungle intellectuelle qu’il fait pousser sous nos pieds. Il faut lutter pour entrevoir un peu de sens. Certains décrocheront, d’autres s’agripperont.

Pourtant, la fin offre une éclaircie : Dantec abandonne ses exposés souvent cryptiques, parfois brillants, pour laisser transparaître de l’émotion, de l’espoir, une certaine beauté sauvage, comme un paysage silencieux après l’orage, si bien que l’on a presque envie de donner une chance de plus à cet auteur dont les idées suscitent le vertige par leur nombre et leur densité. Oui c’est ardu, oui c’est confus (ou cela en a l’air), mais il est tellement rare aujourd’hui qu’un romancier excite autant l’intellect.

S.J.

Cosmos Incorporated, de Maurice Dantec, éd. Le livre de poche, 2006, 7,50 euros

Date de création : 13/06/2008 @ 19:20
Dernière modification : 13/06/2008 @ 19:26
Catégorie : Méli-mélo
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