Dossier - Amisol : la neige assassine

Amisol : la neige assassine

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Au tissage de l'amiante,« dédée, son souffle court et son teint gris », comme la décrivait la journaliste Monique Malfatto (La Vie Ouvrière).

Jusqu’en 1974, dans des conditions de vétusté inimaginables et de sécurité inexistantes, l’usine textile clermontoise Amisol travaillait l’amiante. Depuis, les ouvrières luttent toujours, pour leur dignité et la reconnaissance de l’empoisonnement qu’on leur a fait subir, sous la “neige”…

12 décembre 1974. Chez Amisol, rue du Pré-la-Reine, comme chaque 12 du mois, les 271 ouvrières attendent le salaire. Il ne viendra pas. Le lendemain, le directeur annonce le dépôt de bilan et la fermeture définitive. Pourtant, l’amiante est alors plutôt à la mode, en raison de ses propriétés isolantes et calorifuges. Ici on en fait de la tresse, des joints, de la toile cardée… Et ce ne sont pas les investissements qui grèvent le budget : les presses ont été rachetées à la ferraille ou au rebut de Michelin, à 0,36 F le kilo, pas d’équipement de sécurité, ni d’aération… On charge l’amiante à la fourche dans les machines. Quand elles tournent, on ne voit plus son voisin à travers la poussière. Bien sûr, on tousse, tête et épaules couvertes de flocons de cette neige “maison”, mais c’est le gagne-pain, avec ses inconvénients et son identité, comme les scieurs à qui il manque un doigt ou deux.
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Josette Roudaire se souvient : « Les anciennes disaient : si tu te piques le doigt avec l’amiante, ça “pousse”. » Ça pousse… dans les poumons aussi, mais le mal insidieux est ignoré. Le teint grisâtre ou violacé des malades alimente les quolibets : « Il ne buvait pas que de l’eau ! » Commence alors le combat… pour l’emploi ! Les ouvrières décident d’occuper l’usine. Pour croire encore à des lendemains qui cardent. Et les mois passent… Lutte sociale, lutte de femmes, tabassées en 1975 par les CRS à Paris, où elles voulaient rencontrer Giscard et Françoise Giroud « parce que c’était l’année de la femme ». Mais en 1976, à l’université parisienne de Jussieu, la fine poussière d’amiante, abondante dans les bâtiments, attaque les poumons. Un collectif se met en place avec Henri Pézerat, toxicologue, chercheur au CNRS, qui a l’idée d’un grand “état des lieux” national et contacte les syndicats d’Amisol. Les relations entre “masses ouvrières laborieuses” et “universitaires gauchistes petits-bourgeois“ ne sont pas toujours au beau fixe, mais les ouvrières acceptent une visite, en février 1976.

Changement de combat…

Des deux côtés, le choc est total. Pézerat est effaré par ce qu’il voit ; pour les ouvrières, c’est un coup de poignard, raconte Josette : « Dès qu’il entre, Henri s’aperçoit tout de suite qu’on ne sait absolument rien : “Vous savez que c’est dangereux l’amiante ? Certains ont des problèmes pulmonaires, reconnus depuis 1972…” C’est tout.
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Manifestation unitaire en 1976, rue Fongiève à Clermont.
Il ne sait pas comment dire… Et on sent que quelque chose de monumental va nous tomber sur la tête. Moi, j’aime bien savoir la vérité, même si c’est dur à avaler : “Écoute, tu nous expliques.” Il nous a expliqué… » « On avait l’impression, à chaque phrase, de descendre un peu plus sur la chaise. C’était dur, mais un peu comme dans un nuage, un rêve : tu penses que tu vas te réveiller. Il me dit : “Penses-tu qu’on doit le dire à tout le monde ?” On était plus de 130. Je lui ai dit : “Si nous on ne le fait pas, personne ne le fera…” », raconte Marie-Jeanne Outurquin qui reste aujourd’hui une mémoire vivante de ses copines d’ateliers disparues, Incarnacion, Dédée et les autres… Une autre lutte commence, pour la justice, et l’illusoire demande de pardon de la direction, de la médecine du travail dont les diagnostics indécents seront condamnés des années plus tard. “Faute inexcusable”, c’est le terme qu’elles attendent en dressant une chapelle ardente place de Jaude ; les articles de presse, de La Vie ouvrière à France soir, alertent l’opinion mais n’accélèrent pas la procédure. Les parias d’Amisol commencent un long chemin de croix pour enfin obtenir une réponse à la question : que vaut la vie d’une ouvrière ? Devant la Cour de cassation, le 17 janvier 2002 à Paris, l’avocat des grandes entreprises de l’amiante choisit d’attaquer… les victimes, en dénonçant la « pression sur les tribunaux orchestrée par les associations », le « martèlement médiatique », alors que ses clients ont occupé si longtemps le devant de la scène scientifique et médiatique. Mais le 28 février, la Cour reconnaît la « faute inexcusable », considérant que ces entreprises n’échappent pas à « l’obligation de sécurité » vis-à-vis de leurs salariés.

Epilogue ?

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Trente-cinq ans après la fermeture,l'émotionest toujours là, les blessures ne sont pas refermées; les fantômes attendent les anciennes au 35 rue du @
En les condamnant définitivement à indemniser les victimes, elle les conforte au moment où les défenseurs de l’amiante espèrent échapper à toute responsabilité civile. Et le 14 février 2008, le tribunal des affaires de Sécurité sociale de Clermont reconnait « la faute inexcusable » d’Amisol pour le cas de quelques femmes qui n’ont pu se déplacer : trop de neige dans les poumons. À ce jour, toutes les anciennes salariées n’ont pas encore été indemnisées.

L.R.


Date de création : 11/06/2008 @ 21:14
Dernière modification : 11/06/2008 @ 21:16
Catégorie : Dossier
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