La vie en prison : « des années pour en sortir »

De 1996 à 2002, V. a été incarcérée à Riom, Saint-Étienne, Lyon, Fresnes et Rennes, dans des conditions matérielles sensiblement identiques : cellule de 9 m2 pour quatre personnes, coin toilettes séparé par une cloison et lits superposés. « Un peu comme dans une cave humide, » se rappelle-t-elle, « la promiscuité est forte, on entend tout, on sent tout. Il y a de gros problèmes d’hygiène que personne ne surveille. C’est source de tension, l’enfermement exacerbe les sens, et en prison tout est prétexte à l’agressivité, tout peut arriver. »
Mis à part la douche pas forcément quotidienne, les promenades une à deux fois par jour dans de petites cours, une ou deux heures de sport par semaine et parfois des cours de niveau très basique ou du travail manuel, tout se fait en cellule. « Le travail est plus rare pour les femmes, mais dès qu’il y en avait, je le faisais. À Riom, une prison à taille humaine, on a obtenu des petits boulots, comme de l’assemblage de bouchons sur des pulvérisateurs. Les portes sont ouvertes et on circule entre les cellules, on y gagne un peu de dignité, un peu d’argent. Sinon on reste allongé sur son lit. »
De ce confinement, le corps ne sort pas indemne : le manque d’oxygène et de vitamines dégrade la peau, les dents et les cheveux. À la sortie, il faut des mois pour se réhabituer à un espace qui n’est plus limité de tous côtés : troubles de la vue, sensation d’étouffer en plein air… Les séquelles peuvent être irréversibles pour des personnes âgées ou fragilisées comme V., qui ne s’étend pas sur sa maladie osseuse et musculaire. À cause du manque d’exercice physique, sa santé s’est dégradée et actuellement elle peut difficilement travailler.
Mais le plus important, ce sont les relations humaines : « L’humanité d’une prison dépend de sa direction et de la mentalité des “matons”, de leur manière de parler, de servir les repas, ou même de fermer la porte. Beaucoup se permettent de tutoyer les prisonniers et certains les considèrent comme de la “merde”. Ce sont nos premiers censeurs, tous les courriers sont lus, et les différentes demandes écrites mettent plus ou moins de temps à aboutir, ou pas. Même quand les rapports sont bons, il existe une barrière infranchissable entre détenus et surveillants. » C’est à travers ces rapports quotidiens que les prisonniers conservent plus ou moins de dignité : « Le plus difficile à supporter, ce sont les fouilles : une fois par mois, tout est retourné dans les cellules, c’est pour ça que j’ai jeté ce que j’écrivais au fur et à mesure, c’est une partie d’intimité qu’on n’a pas envie de donner. Il y a aussi les fouilles au corps, chaque fois que l’on va quelque part, on les ressent comme un viol, encore plus pour les personnes ayant subi des agressions sexuelles. »
V. se souvient de l’alternance de moments de dépression très forts et d’euphorie, de l’envie de rien, de l’inquiétude perpétuelle pour ses proches, de la tentation du suicide, surtout au début lorsqu’elle a réalisé ce qui lui arrivait. « Ce qui m’a aidée à tenir, c’est mon fils, et la rage. J’ai aussi été bien entourée par mes proches. »
La sortie a été, comme l’entrée, choquante ; il faut tout réapprendre : à marcher, à se comporter dans une société qu’elle a retrouvée grise, avec des gens tristes. Malgré son choix de la liberté conditionnelle, elle n’a reçu aucun soutien pour sa réinsertion : « C’est pour désengorger les prisons, je n’ai pas eu de suivi et j’ai juste dû pointer tous les mois. Lâchée dans la nature, j’ai mis des mois à récupérer certains dossiers, jusqu’à quatre ans pour trouver un appartement. Il faut des années pour sortir de prison. »
Pour V., tout reste à reconstruire et de cette peine plus destructrice qu’autre chose ressort « l’impression d’avoir “tourné” six ans au ralenti, en dehors du temps. J’ai tenu comme un animal, la prison ne m’a rien appris si ce n’est à survivre ». Petit à petit, l’envie lui vient de repenser à ce qu’elle a vécu, pour exprimer ses émotions et témoigner.
L.P. & C.D.

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Et après ?

« Ce témoignage traduit plutôt fidèlement le quotidien en prison, et l’assistanat qu’elle met en place, déconnectant en tous points de la réalité de la vie extérieure », réagit Pierre Gadoin, directeur du SPIP du Puy-de-Dôme et du Cantal. Les Services Pénitentiaires d’Insertion et de Probation ont été créés par l’État en 1999 afin d’assurer un “suivi transversal” des personnes durant et après leur détention, mais aussi celui des personnes condamnées sans être emprisonnées (au total, en moyenne 2 000 personnes dans le Puy-De-Dôme). « La sortie est une période de grande fragilité, le SPIP peut à ce moment devenir un point de repère pour les ex-détenus. On évalue leur capacité d’autonomisation et le suivi à mettre en place avec les acteurs de l’insertion, mais il y a parfois des failles… »
L.P.

Précision : Exclusif a également sollicité l’autorisation d’interviewer un membre des personnels de surveillance, sans réponse de l’administration.

Date de création : 18/06/2006 @ 22:24
Dernière modification : 04/12/2006 @ 22:14
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