Témoignage

« Un handicap qui ne se voit pas »


Apprenante à Lettre ouverte, Lise1 témoigne de son parcours
et des obstacles que rencontre chaque jour une personne illettrée.

Lise est issue d’une famille de trois enfants dont les parents analphabètes ont immigré en France pour travailler. Pas de problème de scolarité pour les deux autres, tandis qu’elle est orientée très tôt en classe de rattrapage, et quitte l’école à 16 ans. Cependant, après quelques stages, elle entre assez facilement dans la vie professionnelle. Elle mène de front plusieurs emplois à temps partiel (ménage, garde d’enfant, cuisine).

Depuis toujours, Lise est confrontée quotidiennement aux mêmes difficultés de lecture, d’écriture et d’expression orale : problème pour déchiffrer un texte, syntaxe chaotique, mélange des temps, assimilation difficile des mots et de leurs usages. Enregistrer des informations nouvelles lui est pénible, tout comme se concentrer durablement et s’organiser dans l’espace. « Si on me donne rendez-vous dans un lieu où je ne suis jamais allée, j’essaye d’écrire le nom de la rue à la façon dont je l’ai écouté. Si je peux, pour me rassurer, je vais repérer la veille où ça se trouve. »

Donner le change

Ces difficultés ont des répercussions profondes, dont « une angoisse permanente de ne pas arriver à faire les choses les plus simples », confie-t-elle. « Et puis, il y a toujours la crainte du jugement des gens, de leur réaction parfois blessante, sans qu’ils s’en rendent compte : j’ai un handicap qui ne se voit pas. L’autre jour à la mutuelle, j’ai demandé à une employée de remplir une partie d’un papier trop compliqué pour moi ; elle a refusé, croyant que je me moquais d’elle. Quand je demande de l’aide, j’ai parfois droit à des réflexions du genre “tu ne vois pas que c’est écrit”… S’il existait une opération miracle pour lire et écrire correctement, je serais la première sur la table d’opération. » Elle dévoile donc rarement sa situation : sa belle-famille n’est pas au courant, ni la plupart de ses amis. Elle tente au maximum de donner le change, en formulant ses demandes de telle manière qu’on ne puisse pas deviner… Ainsi, elle a travaillé treize ans dans la même entreprise sans que nul ne s’en rende compte…

Néanmoins, certains de ses employeurs sont au courant, grâce à la confiance qui s’est développée avec le temps. C’est par l’un d’eux qu’elle a eu vent de Lettre ouverte. Désireuse d’être plus autonome, Lise a vaincu l’appréhension d’exposer ses difficultés, et s’est engagée dans un travail en “binôme” avec une accompagnante, au rythme d’une heure par semaine. Le travail en groupe reste encore trop angoissant : « J’ai peur de me sentir moins à la hauteur que d’autres ; c’est difficile de réapprendre à lire et écrire à 34 ans, il faut beaucoup de courage et de volonté. On a tellement d’autres choses à penser ! » La progression est lente, mais perceptible : « On m’a dit que je parlais mieux et plus ; et avec l’âge, après plein de coups durs qui m’ont fait le caractère, j’ai pris de l’assurance. Malgré tout, j’ai toujours eu envie d’avancer dans la vie. » Cette détermination est visible dans sa tentative de passer un CAP dans le cadre d’une V.A.E. (validation des acquis et de l’expérience). Et pourquoi pas de l’avoir rapidement, comme son permis de conduire obtenu du premier coup à 18 ans, contre toute attente…


L.P.


1. À sa demande, son prénom a été modifié.

Date de création : 05/04/2006 @ 16:17
Dernière modification : 26/06/2006 @ 18:08
Page lue 3182 fois

Imprimer l'article Imprimer l'article


Contact
Association Exclusif
ou
Journal Exclusif :
3, rue de la Treille,
63000 Clermont-Ferrand
04 73 91 34 16
fax : 04 73 91 03 24

Courriel du journal
Courriel de l'association
Abonnement au journal
Version mobile
Recherche



Visites

 1044018 visiteurs

 5 visiteurs en ligne

Webmaster - Infos
Préférences

Se reconnecter
---

Votre nom (ou pseudo) :

Votre code secret


 Nombre de membres 14 membres


Connectés :

( personne )
^ Haut ^